Le froid de Toril
Prologue
Nirän se réveilla en sursaut.
Le feu s’était éteint et un vent froid jouait dans ses cheveux. Il grelotta.
Sous la pâle clarté de la lune, il se leva et ramassa son épée. Quelque chose
avait changé.
Mais quoi ?
Il secoua la forme blottie de l’autre côté des cendres froides.
Deux grands yeux noirs s’ouvrirent et l’interrogèrent silencieusement. Il
haussa les épaules. Qu’aurait-il pu lui « dire » ? Il se
passait quelque chose… mais il n’aurait su dire quoi. Dans le mystérieux
langage des signes utilisé par les Ménestrels, il prévint Kara de se tenir
prête, puis il scruta les bois alentours.
Décidément, ça n’allait pas. A cette heure-ci, on aurait du
entendre le fourmillement de la vie nocturne. Mais rien ! Il n’y avait
rien ! C’était cela qui le dérangeait. Et il faisait si froid ! Il
n’aurait pas du faire froid à cette saison. Le solstice d’été venait d’être
célébré à Sylverymoon.
C’est de là que venaient Nirän et Kara. La belle elfe avait invité
le jeune homme pour la période des festivités. Mais la fête terminée, la Haute
Dame Alustriel était venue les prévenir que des marchands itinérants avaient
remarqué un rassemblement inhabituel d’orcs et de gobelours dans le Nord du
Cormyr. Ils devaient partir immédiatement.
Nirän se dirigea vers les chevaux. Ils tremblaient. Une fine
vapeur blanche s’échappait de leurs naseaux. Tout en surveillant les arbres
au-dessus de lui, ils les détacha, leur posa sur le dos leur courte couverture
et les dirigea vers le camp. Kara avait rassemblé leurs affaires. Tendant son
sac à Nirän, elle sauta sur Diril, sa jument, et attendit patiemment son
compagnon.
Lorsque Nirän fut à ses côtés, elle détourna les yeux de la
clairière et lui sourit avant de chuchoter à Diril d’avancer.
Elle ne vit pas les Yeux.
***
Cela faisait plusieurs heures
qu’ils étaient partis. La forêt était toujours aussi dense et ils restaient
vigilants. La lune venait de se coucher. Au lieu de se réchauffer peu à peu à
l’approche de l’aurore, la température avait encore chuté.
Le froid les engourdissait et, sans qu’ils ne s’en rendent
vraiment compte, leurs muscles ne répondaient plus aussi bien à leurs attentes.
Ils arrivèrent finalement à l’orée d’une immense clairière. Au
centre, un lac était entièrement gelé. Kara se tourna vers Nirän :
« Je n’en peux plus. Arrêtons-nous. Le froid va nous tuer si
nous continuons. »
Nirän prit un air pensif et inquiet. Kara ne se plaignait que
rarement. Il était vraiment tant de faire une pause. Ce qu’ils fuyaient, cette
idée tenace que quelque chose n’allait pas, les rattraperaient de toute façon.
Le malaise de Nirän ne s’était pas estompé. Quoi que ce soit, il ne servait à
rien de fuir. Il leur faudrait se battre. Mieux valait se reposer avant le
combat.
Il posa le pied à terre. L’herbe glacée craqua sous son poids. En
face de lui, Kara avait l’air vraiment mal : sa peau mate avait viré au
gris pâle, ses cheveux elfiques et ses cils étaient constellés de cristaux de
glace.
« Au nom de Tymora, que se passe-t-il ? »
souffla-t-elle.
Nirän secoua la tête d’un geste impuissant. Ses cheveux mi-courts
durcis lui griffèrent le visage. Il se retourna et fouilla sa sacoche à la
recherche de son briquet. Lorsqu’il l’eut trouvé, Kara s’était écroulée sur le
sol et fixait, les yeux dans le vide, un point de l’autre côté du lac. Nirän
leva la tête et vit.
Une gigantesque créature se tenait dressée sur ses pattes
arrières. Un long poil dru et noir recouvrait son corps. Sa tête ronde et
immense reposait immédiatement sur son tronc ; ses deux paires de bras,
l’une plus courte que l’autre, paraissaient incanter. De ses Yeux bleus
semblait jaillir tout le froid de Toril.
A son tour, Nirän tomba dans une sorte d’inconscience. Son corps
refusa de réagir à l’ordre de son esprit. Il s’affala sur l’herbe et regarda
avec indifférence le monstre venir vers eux. Il vit sans les voir les crocs de
la bête se refermer sur le corps de l’elfe.
Il ne se sentit pas mourir.